La procrastination: L’art de reporter au lendemain

Le

C'est le titre d'un livre dont les extraits m'ont beaucoup plu et qui parle d'un concept qui m'est bien familier, bien que je n'en connaissais pas le nom: la procrastination structurée.

Il me tarde de lire le livre en-soi et d'en savoir un peu plus sur d'autres écrits de son auteur, John Perry, un professeur de philosophie aux États-Unis, mais en attendant je partage avec vous ces quelques extraits.

L’homme est un animal rationnel, c’est bien connu. C’est par sa faculté à raisonner qu'il se distingue des animaux: il est donc censé être toujours raisonnable, fonder chacun de ses actes sur une délibération et agir au mieux d’après les résolutions qu'il a prises. Platon et Aristote en étaient si convaincus qu'ils débusquèrent un grand problème philosophique: l’acrasie (du grec akrasia), ou encore, pourquoi l’homme agit-il parfois à l’inverse de ce que lui suggère son jugement?"

La conception de l’homme comme animal rationnel, dont les actes sont motivés par des délibérations savantes, a été longuement débattue. D’un côté, les sciences humaines les plus mathématiques, telles que l’économie, partent du principe que l’homme est un agent rationnel qui agit en vue de la satisfaction maximale de ses désirs. De l’autre, la psychologie et la sociologie fourmillent d’exemples qui démentent ce postulat.

Soyons clairs : je n’ai rien contre le rationalisme, contre la notion du meilleur jugement ni contre la satisfaction maximale de nos désirs. J’ai même souvent tenté d’appliquer ces stratégies, parfois avec quelque succès. Je reste cependant convaincu que la notion d’agent rationnel est à l’origine de bien des souffrances inutiles. Tout le monde, moi le premier, ne procède pas de la sorte. Et néanmoins, aussi irrationnel que soient mes comportements, mon modus operandi me permet généralement de me tirer d’affaire Par rapport à l’idéal que je viens d’évoquer, mon échec le plus flagrant tient à la procrastination.

Être, ou ne pas être, telle est la question.

Au lieu de me mettre au travail, je me suis donc interrogé sur ce paradoxe. J’ai fini par prendre conscience que j’étais un « procrastinateur structuré » : un individu capable d’accomplir beaucoup de choses tout en négligeant d’en accomplir d’autres.

Voici des mois que j’aurais dû écrire cet essai. Pourquoi ai-je fini par m’y mettre ? Parce que j’ai du temps libre ? Eh non ! J’ai des copies à corriger, des commandes bibliographiques à passer, un projet de la National Science Foundation à évaluer et des thèses à diriger. Si j’ai décidé de me lancer dans cette entreprise, c’est justement pour me soustraire à toutes ces corvées. Telle est l’essence de ce que j’appelle la procrastination structurée, stratégie épatante dont j’ai découvert qu’elle transforme les procrastinateurs en foudres de guerre, respectés et admirés pour leur zèle infatigable et le bon usage qu’ils font de leur temps.

L’humoriste Robert Benchley affirmait qu’« il est possible de tout faire, à condition de ne jamais faire exactement ce que l’on est censé faire ». Benchley venait de mettre le doigt sur un axiome fondamental, qui n’a sans doute pas échappé à d’autres fins connaisseurs de la nature humaine.

Procrastiner, c’est remettre au lendemain ce que l’on devrait faire le jour même. La procrastination structurée est l’art de mettre à profit cette faiblesse de caractère. Mais, attention, procrastiner n’équivaut pas à ne rien faire du tout. Le procrastinateur est rarement inactif : il s’adonne à des activités utiles mais marginales, comme jardiner, tailler des crayons ou griffonner un diagramme qui prévoit comment classer ses dossiers. Pourquoi s’emploie-t-il à ces activités ?

Parce qu'elles sont prétexte à se soustraire à une tâche plus importante.


Lire aussi: